# 72 (2018)

Numéro 72 (2018)
Disponible chez l’éditeur / Bon de commande.

Ce 72e numéro des Cahiers des Dix réunit huit articles inédits sur des sujets aussi variés que la figure de Jeanne d’Arc au Québec, l’action, les idées et les représentations de Louis-Joseph Papineau, la voix des esclaves autochtones et des esclavagistes dans le système judiciaire de la Nouvelle-France, une collection de cartes postales sur l’artisanat textile, la place de la pièce Tit-Coq de Gratien Gélinas dans la dramaturgie québécoise; on y trouve aussi un corpus de « films de famille » comme image de la société en changement, et, enfin, la politique culturelle sous le premier gouvernement de Robert Bourassa.

Comme le souligne Gilles Gallichan dans son article sur Jeanne d’Arc, « peu de figures historiques ont été aussi disputées et instrumentalisées par des idéologies souvent opposées ». Les polémiques autour de ce personnage historique ont marqué bien des débats au fil
des siècles et particulièrement entre la gauche républicaine et la droite catholique en France au cours des XIXe et XXe siècles. Si l’historiographie liée à la vie de Jeanne d’Arc (1412-1431) et à son influence ultérieure en Europe est bien documentée, il n’en va pas de même en ce qui
concerne le Canada et le Québec. Certes, son histoire se situe bien avant la fondation de la Nouvelle-France, mais on découvre avec étonnement toute l’influence qu’elle a pu avoir au Québec. On détecte les premiers signes de cette représentation de la figure johannique au cours du XIXe siècle dans des livres, des articles de revues, des pièces de théâtre et des chansons. La canonisation de Jeanne d’Arc, en 1920, ne passe pas inaperçue au Québec. Sa popularité est telle qu’on l’associe à la défense de la langue française, à la lutte contre l’alcoolisme chez les femmes et à la fondation de deux communautés religieuses. On lui élève des monuments à Montréal et à Québec et on inscrit son nom dans la toponymie. Véritable mythe, la figure de Jeanne d’Arc s’inscrit d’emblée dans la culture traditionnelle du Canada français jusqu’au seuil des années 1960 et même au-delà.

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L’immense personnage historique de Louis-Joseph Papineau fait l’objet de deux articles signés respectivement par Yvan Lamonde et Louis-Georges Harvey dans le présent numéro de nos Cahiers.

Yvan Lamonde, dans son article intitulé « Papineau et la violence », amorce une réflexion d’ensemble sur la pensée et l’action du leader du Parti patriote à partir de ses propres recherches et compte tenu des interprétations divergentes de l’historiographie. Y a-t-il eu une rupture entre les enjeux nationaux soulevés par Papineau et son entourage d’une part, et les enjeux locaux de sa base rurale d’autre part? Et si cette hypothèse posée par l’historien Gilles Laporte se révélait fondée, permettrait-elle d’expliquer l’échec des Rébellions de 1837-1838? À cette question et à bien d’autres, Yvan Lamonde apporte un éclairage nouveau et nuancé en s’appuyant sur diverses sources incluant la correspondance du leader patriote. Parmi les nombreux angles d’approche de son analyse, j’en retiens deux : d’abord le fait que Papineau dénonce la violence du système colonial britannique au niveau politique, administratif et judiciaire, tout en considérant que l’incitation à la violence constitue un piège pour le mouvement patriote. Un second angle d’approche fait référence à l’influence incontournable du républicanisme américain dans la pensée de Papineau, véritable angle mort de l’historiographie québécoise avant les travaux de Louis-Georges Harvey sur le sujet.

Louis-Georges Harvey, de son côté, explore les représentations de Louis-Joseph Papineau dans la presse anglophone du Bas-Canada entre 1827 et 1837. Pour un journal réformiste comme The Vindicator qui cherche à s’assurer l’appui des anglophones et plus particulièrement
des Irlandais au mouvement patriote, Papineau est décrit comme un chef politique légitime. Associé à la figure du grand leader irlandais O’Connell, on lui reconnaît des qualités associées à l’honneur, à la raison, à la dignité, à l’honnêteté, au dévouement et au patriotisme. Cependant, dans la majorité des journaux anglophones, la figure de Papineau se présente sous les traits les plus négatifs. On l’associe, dans un premier temps, au radicalisme britannique en le présentant comme un démagogue factieux troublant la paix sociale et politique de la colonie et préoccupé avant tout de la promotion de ses intérêts personnels. Mais au moment où le mouvement patriote se radicalise, Papineau prend la figure d’un dangereux jacobin associé aux pires épisodes de la Révolution française sous Danton et Robespierre. En s’intéressant aux écrits les plus radicaux d’un David Chisholme ou d’un Adam Thom, Louis-Georges Harvey démontre que leur mépris à l’égard de Papineau déborde sur une vision particulièrement raciste des Canadiens français considérés comme un peuple européen dégénéré et dont la « blanchité » serait en question.

Dominique Deslandres poursuit ses recherches sur la culture judiciaire sous le régime français en explorant les riches archives de la juridiction royale de Montréal. L’enquête en cours révèle que la présence au tribunal du roi d’autochtones, libres ou asservis, est beaucoup plus consistante qu’on ne l’a dit jusqu’à présent. C’est ainsi qu’elle a mis au jour un cas troublant : le procès intenté à un esclave autochtone nommé Constant, accusé d’intrusion dans la maison entièrement féminine de madame de Saint Pierre, une propriétaire d’esclaves habitant rue Notre-Dame, à Montréal en 1757. Le présent article adopte la perspective de l’histoire intersectionnelle en examinant les dynamiques de pouvoir à l’oeuvre dans ce procès, mais aussi dans la maison où se produit le crime. D’une part, il montre comment s’articulent les logiques de domination liées à la race, au sexe et au statut social. D’autre part, grâce aux verbatim des interrogatoires et des témoignages, il donne à entendre les voix des protagonistes et tente de prendre la mesure de leur horizon d’action pensé et vécu (agentivité), à l’intérieur de l’institution servile qui caractérise la société coloniale.

Jocelyne Mathieu analyse une collection de cartes postales qui illustrent le travail des artisanes du textile, principalement au Québec. Au total, ces 86 cartes postales imprimées au fil des décennies du XXe siècle se distinguent du fait qu’elles ne s’attardent pas à montrer des paysages ou des monuments comme c’est généralement le cas pour les cartes postales touristiques; elles nous font plutôt voir des scènes d’intérieur domestique, ainsi que des extérieurs liés à la production artisanale, soit une maison, un commerce ou un comptoir de vente. Selon l’auteure, « l’action de mettre en scène est évidente. Les costumes, les poses, les sourires commandés en sont des indices infaillibles ». À la lecture de cet article, on comprend mieux les diverses fonctions de cet outil de communication que sont ces cartes postales à contenu artisanal : communiquer un souvenir de voyage avec ses proches, promouvoir le tourisme ou la vente d’un produit et présenter une image idéalisée de la vie rurale canadienne-française d’autrefois.

Lucie Robert, nouveau membre la Société des Dix (sixième Fauteuil), nous offre son premier article, une analyse de la pièce de théâtre Tit-Coq de Gratien Gélinas. Il existe dans l’histoire du Québec certains éléments instigateurs d’une vie culturelle autonome. La pièce Tit-Coq, présentée pour la première fois sur la scène du Monument national à Montréal le 22 mai 1948, est considérée comme l’acte fondateur d’une dramaturgie proprement québécoise. Lucie Robert entend revisiter cette affirmation en situant la pièce dans son contexte historique afin de tenir compte de plusieurs facteurs : la réception par les critiques de théâtre de l’époque, le succès sans précédent de la pièce qui a connu 200 représentations à Montréal et l’insertion de la pièce et de son personnage principal, Tit-Coq, dans l’histoire de la dramaturgie québécoise depuis les débuts du XXe siècle. Elle prend soin de préciser que l’événement théâtral que représente Tit-Coq n’est pas pour autant un événement littéraire. Ainsi, la publication de la pièce sous forme de livre en 1950 a reçu un accueil plutôt sévère de la part des critiques littéraires. En conclusion Lucie Robert remet en question la place hégémonique que les critiques et les premiers historiens du théâtre ont accordée à Tit-Coq dans la naissance de la dramaturgie québécoise.

Les « films de famille » qu’on associe généralement au cinéma amateur constituent une source des plus riches pour rendre compte de l’évolution de la culture populaire, particulièrement si le corpus analysé s’étend sur une longue période. Tel est le défi auquel s’est attaqué Andrée Fortin en analysant la série télévisée J’ai la mémoire qui tourne qui compte 12 émissions qui ont été diffusées sur la chaîne Historia de 2009 à 2011. Ces documentaires ont été réalisés à partir d’un montage de centaines de films de famille tournés au Québec entre 1920 et 1980. À l’instar des albums de photos, les films de famille racontent une histoire, ou plutôt des fragments d’une mémoire de famille. Réunis au montage pour produire la série documentaire, ces fragments sont autant d’éléments qui contribuent à la construction d’une mémoire collective, en l’occurrence celle de la société québécoise en mutation. Car comme le montre bien l’auteure dans son analyse thématique, on trouve dans J’ai la mémoire qui tourne une opposition entre l’autrefois du XXe siècle avec ses rituels et sa vie quotidienne et la modernité du XXIe siècle dans lequel nous vivons. Au fond, « la famille ici, c’est le Québec », conclut-elle.

Fernand Harvey, poursuivant sa série d’articles sur l’histoire des politiques culturelles au Québec, aborde cette fois la place de la culture dans le gouvernement de Robert Bourassa, de 1970 à 1976. Son article analyse les débats politiques culturels et sociaux suscités par la notion de souveraineté culturelle mise de l’avant par le premier ministre et défendue par les ministres Jean-Paul L’Allier aux Communications et Denis Hardy aux Affaires culturelles. Les critiques et l’opposition sont d’abord venues du côté du gouvernement fédéral qui s’opposait à l’élargissement des pouvoirs du Québec en matière de communications. Dans le milieu culturel québécois, de nombreuses voix — dont celle du Tribunal de la culture – ont à la fois critiqué l’absence d’une politique culturelle d’ensemble pour le Québec et le caractère irréaliste de la notion même de souveraineté culturelle dans le contexte d’un gouvernement provincial.